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Dossier

La Bibliothèque bleue, ou comment la magie est devenue un livre de colportage

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, la magie savante quitte les bibliothèques de clercs et entre dans les fermes, sous couverture de papier bleu.

Traditions du monde 2 min de lecture

Au XVIIe siècle, des imprimeurs troyens mettent au point un produit nouveau : des livrets bon marché, mal imprimés sur du papier de rebut, brochés sous une couverture de papier bleu — celui qui servait à envelopper les pains de sucre. Ils sont vendus par des colporteurs, de village en village, avec la mercerie et les almanachs.

Le catalogue est varié : vies de saints, romans de chevalerie, contes, arts ménagers, almanachs. Et des livres de secrets, dont le Grand Albert et le Petit Albert.

Un changement de lecteur change le livre

Ce passage n'est pas une simple diffusion. Les textes sont coupés, recomposés, augmentés de ce qui se vend. Le latin disparaît. Les longues préparations liturgiques, qui supposaient un clerc, sont abrégées ou supprimées. Ce qui reste, ce sont les recettes : contre les verrues, pour faire venir le gibier, pour savoir si une femme est fidèle, pour trouver un trésor.

La magie savante médiévale visait la connaissance et le salut. La magie de colportage vise la vie quotidienne d'un ménage rural. Ce ne sont pas les mêmes livres, malgré les titres communs.

Le livre comme objet

Les folkloristes du XIXe siècle relèvent un fait constant et troublant : beaucoup de possesseurs du Petit Albert ne savaient pas le lire. Le livre était caché dans une poutre, sous un lit, dans une étable. On racontait qu'il revenait quand on le jetait, qu'il fallait le brûler d'une certaine façon, qu'on ne pouvait s'en défaire qu'en le vendant moins cher qu'on l'avait payé.

Le texte ne comptait pas ; l'objet comptait. C'est l'un des rares cas où l'on peut voir, dans les sources, un livre fonctionner exactement comme une amulette.

Une conséquence pour qui lit aujourd'hui

Quand un ouvrage contemporain présente une recette du Petit Albert comme « la magie traditionnelle française », il commet une erreur de trois siècles. Ce qui est traditionnel là-dedans, ce n'est pas le fond médiéval : c'est le travail d'un imprimeur de Troyes qui cherchait ce qui se vendrait au colportage.

Ce qui ne retire rien à l'intérêt du corpus — il documente, mieux que n'importe quelle enquête, ce que les gens attendaient réellement de la magie. La liste de leurs demandes est d'ailleurs restée la même : la santé, l'argent, l'amour, et savoir qui a volé.