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Dossier

Du Picatrix à Ficin : la route arabe de la magie savante

Ce que l'Europe appelle sa tradition occulte lui arrive par Tolède, en castillan, depuis l'arabe, depuis le grec.

Traditions du monde 2 min de lecture

On présente volontiers la magie de la Renaissance comme une redécouverte de l'Antiquité grecque. C'est vrai pour une part, et cela escamote l'essentiel du trajet : entre les Grecs et Florence, il y a sept siècles de science arabe, sans lesquels il n'y aurait rien à redécouvrir.

Le chemin

Les traités astrologiques et magiques grecs sont traduits en arabe à Bagdad aux VIIIe et IXe siècles, dans le grand mouvement de traduction abbasside. Ils y sont commentés, systématisés, et considérablement augmentés — la magie talismanique arabe est plus construite que son modèle.

Puis vient l'Espagne. Au XIIe et au XIIIe siècle, Tolède devient l'atelier où l'on retraduit en latin, souvent via le castillan, souvent à plusieurs mains — un juif lisant l'arabe dictant en langue vulgaire à un clerc qui écrit en latin. La cour d'Alphonse X de Castille institutionnalise le procédé.

C'est par là qu'arrivent le Picatrix, le Liber Razielis, une grande part de l'astrologie et l'essentiel de ce que l'Occident latin saura d'Aristote.

Ce que la traduction fait au texte

Chaque étape ajoute et retranche. Des noms de divinités sont translittérés puis déformés jusqu'à devenir des mots barbares. Des substances changent d'identité quand un traducteur ne connaît pas la plante. Des passages philosophiques sont abrégés parce qu'ils n'intéressent pas le commanditaire, qui veut des recettes.

Le nom même de Picatrix en témoigne : personne ne sait avec certitude d'où il vient, et l'hypothèse la plus probable est une déformation dans la chaîne de transmission. Le livre le plus influent de la magie savante européenne porte un titre qui est une coquille.

Pourquoi c'est important

Pour une raison de méthode, et pour une raison de justice. De méthode : on ne comprend pas Ficin ni Agrippa si l'on ignore ce qu'ils lisent, et ils lisent des traductions de l'arabe. De justice : la « tradition occidentale » dont se réclame tout l'ésotérisme européen est, pour sa partie la plus opératoire, un héritage andalou et bagdadien qu'on a cessé de nommer à mesure qu'il devenait respectable.

C'est la règle générale de la rubrique Traditions du monde : une pratique qui voyage n'arrive jamais entière, et elle oublie presque toujours d'où elle vient.