Skip to Content
Dossier

« Neuf millions de sorcières » : histoire d'un chiffre faux

Le chiffre le plus recopié de toute l'histoire de la sorcellerie a été avancé par un juriste allemand en 1784, à partir d'un seul registre.

Traditions du monde 3 min de lecture

Le chiffre circule partout : plaques commémoratives, manuels militants, documentaires, pages d'encyclopédie collaborative avant correction. Neuf millions de femmes brûlées comme sorcières en Europe. Il est faux d'un facteur d'environ deux cents, et l'on sait exactement d'où il vient.

L'origine, et elle est datée

En 1784, un juriste de Quedlinbourg, Gottfried Christian Voigt, publie un article destiné à contredire une estimation qu'il jugeait trop basse. Sa méthode : il prend les registres de sa propre ville, compte les exécutions sur une période donnée, rapporte ce nombre à la population locale, et extrapole ce taux à l'Europe entière sur onze siècles.

Le résultat tombe à 9 442 994. Le procédé est celui d'une règle de trois appliquée à un échantillon unique, non représentatif, et étendu à des pays où la procédure, le droit et l'intensité des poursuites n'avaient rien de comparable. Aucune archive n'a été dépouillée au-delà de Quedlinbourg.

La carrière du chiffre

Il aurait pu mourir là. Il a été repris au XIXe siècle par des auteurs anticléricaux, qui y voyaient une pièce à charge contre l'Église. Il a été repris ensuite, dans les années 1930, par la propagande du régime nazi, qui en faisait la preuve d'un génocide chrétien contre une religion germanique native — l'organisation dite Hexen-Sonderkommando fut chargée de constituer un fichier de procès dans ce but.

Il a été repris enfin, dans les années 1970, par une partie du mouvement féministe américain, où il servit à nommer un « holocauste des femmes ». Le chiffre a ainsi traversé trois camps politiques opposés, rendant à chacun le service qu'il en attendait. C'est une bonne indication de ce qui fait durer un chiffre : son utilité, pas sa source.

Ce que disent les dépouillements

Depuis les années 1970, les historiens comptent, archive par archive. Les travaux de Brian Levack, de Wolfgang Behringer, de Robert Muchembled et les bases de données régionales — dont le Survey of Scottish Witchcraft, que ce fonds signale — convergent sur un ordre de grandeur : entre quarante mille et soixante mille exécutions pour l'Europe entière, entre 1450 et 1750 environ.

La répartition est très inégale. Le Saint-Empire concentre à lui seul autour de la moitié des exécutions. L'Espagne et l'Italie, où l'Inquisition avait une procédure centralisée et exigeante, en comptent remarquablement peu — le rapport de Salazar y Frías, en 1614, y met fin pour de bon. L'Angleterre ne brûlait pas : elle pendait.

La proportion de femmes se situe autour de quatre sur cinq, avec des exceptions nettes : en Islande et en Estonie, la majorité des accusés étaient des hommes.

Pourquoi corriger

On objecte parfois que la correction est indécente : quarante mille morts suffisent à l'horreur, pourquoi chicaner ? L'objection se retourne. Un chiffre faux est toujours réfutable, et quand il tombe, il entraîne avec lui ce qu'il soutenait. Qui apprend que les neuf millions sont une extrapolation de 1784 est en droit de se demander ce qu'on lui a raconté d'autre.

La vérité documentée est plus dure à porter que le chiffre rond, parce qu'elle a des noms, des lieux et des dates. Les bases de données en donnent la liste. C'est ce que ce fonds préfère citer.